Christophe Gallaire – 01/13

Christophe Gallaire. Mayotte, un territoire au bord de l’explosion.

La dernière fois que les médias français ont parlé de Mayotte, c’était lors du feuilleton tragi-comique de l’élection du président de l’UMP : les voix des militants de Wallis-et-Futuna, de Nouvelle-Calédonie et de Mayotte ont été oubliées dans le décompte. L’occasion de se souvenir que depuis le 31 mars 2011, Mayotte (deux minuscules îles de l’océan indien, dans l’archipel des Comores), est un département français – le 101e. Et le dernier. La France, à 8 000 kms de l’hexagone. Vu de métropole, on ne connaissait pas grand-chose de Mayotte au moment de la départementalisation. Quelques clichés touristiques, alors que le tourisme de masse est peu développé. Les hôtels sont rares, et la piste d’atterrissage de Dzaoudzi trop courte pour accueillir les gros porteurs.

Il y a un an, on entendait de Mayotte des rumeurs lointaines de révolte sociale. Les routes coupées par des barrages. Des affrontements violents qui opposent des centaines de jeunes (on parle même d’enfants) aux forces de l’ordre, caillasse contre grenades lacrymogènes. Les magasins et les entreprises fermés, les distributeurs de billets et de carburant à sec. La population proteste contre le coût de la vie (les produits de consommation courants sont majoritairement importés par des monopoles de distribution). La route d’accès à l’aéroport est fermée, des vols sont annulés. L’acheminement du courrier est interrompu. Le vote pour la primaire du PS avait même été annulé. Décidément, Mayotte n’a pas de chance avec les élections… Son triste sort s’est joué en 1974. Dans le mouvement mondial de décolonisation, la France organisait un référendum sur l’indépendance de l’archipel des Comores, où elle était présente depuis le XIXe siècle (1841 pour Mayotte, 1886 pour les trois autres îles, Anjouan, Mohéli et Grande Comore). La population mahoraise votait massivement pour rester sous l’aile de la France, alors que le reste des Comores devenait une fédération indépendante. Pourquoi Mayotte a-t-elle voté contre l’indépendance, contre le vent de l’histoire ? Les raisons sont multiples, complexes : à l’époque, ça chauffait entre Mayotte et le reste des Comores. La France avait un intérêt à garder un pied dans la région, au bord du canal de Mozambique, voie de navigation stratégique. La France a pensé le scrutin de 1974 dans le sens qui pouvait l’arranger : elle a consulté les populations comoriennes, et non la population comorienne, afin de pouvoir décompter les votes île par île, et isoler le vote mahorais pro-français. Les Comores (Mayotte compris) sont pourtant une entité géographique et culturelle. Depuis 1975, la famille est décomposée et se déchire. La plaie suinte depuis 35 ans. Mayotte et les Comores ont suivi des chemins séparés. La première, soutenue par la France, s’est enrichie jusqu’à devenir un (relatif) eldorado régional (25% de chômeurs, quand même), alors que les Comores se sont enfoncées dans la pauvreté et le chaos politique (avec l’aide de la France, aussi, Bob Denard est passé par là). L’ONU condamne régulièrement la présence française à Mayotte, illégale au regard du droit international. Les gouvernants des Comores continuent à réclamer le retour de Mayotte dans le giron comorien, alors que les populations comoriennes envient ce riche voisin, sous perfusion économique française et politiquement stable – le PIB de Mayotte est dix fois supérieur à celui des trois voisines comoriennes. Avant et même après le divorce de 1974, les populations circulaient librement entre chaque île des Comores. La même famille (certes à problèmes), la même histoire (certes mouvementée), la même culture bantou, malgache et arabe. Mayotte est musulman à 95 %. De rite sunnite, modéré. Une partie des enfants va à l’école coranique très tôt le matin, avant l’école laïque. La polygamie est une tradition (illégale depuis peu). Jusqu’à la départementalisation, la justice civile était rendue par le cadi, tribunal musulman qui scelle la société mahoraise. La récente loi française sur le voile, intégral et à l’école, n’est pas appliquée à Mayotte.

Depuis 1995, la loi française impose aux Comoriens l’obtention d’un visa pour venir à Mayotte. D’où une explosion de l’immigration clandestine, dans des proportions hallucinantes, avec des conséquences humanitaires et sociales désastreuses. Depuis quelques années, l’immigration n’est plus seulement comorienne : on arrive de tout le continent africain pour profiter de la relative prospérité mahoraise. Sur les 200 000 habitants de Mayotte, il y a plus d’un tiers de clandestins. Alors qu’une part importante de la population mahoraise est employée dans la fonction publique, les clandestins travaillent au grand jour sur les chantiers, dans l’agriculture, main d’œuvre docile. Et sont parfois expulsés au petit jour, en laissant derrière eux leurs enfants. Les chiffres fluctuent, mais on parle d’environ 15 000 expulsions par an [26 405 l'an dernier]. Et de milliers d’enfants abandonnés à Mayotte, qui survivent dans des bidonvilles, dans la forêt, et font exploser les statistiques de la délinquance. À Mayotte, 70 % de la population a moins de 30 ans. Dans les années qui viennent, on va sans doute encore beaucoup entendre parler du 101e département français, et pas seulement pour la beauté de son lagon.

© Stéphane Deschamps/Les Inrockuptibles

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